Je suis une espadrille

Pour commencer, je tenais à dire que Cerbère, en ce moment, il se fait discret. Les grosseurs ont vraiment bien réduit partout et le scanner est satisfaisant. Je continue avec le même traitement d’immunothérapie toutes les 3 semaines, avec l’équipe géniale de l’hôpital où je suis suivie. Franchement, de ce côté-là, tout va aussi bien que possible.

Par contre, on peut pas dire que j’aille vraiment bien. En parallèle, ma thyroïde fait n’importe quoi (et c’est super bon signe niveau immuno, ça veut dire que ça fonctionne bien!) et mon humeur n’est pas au beau fixe. Entre ça, mon oeil qui ne retrouve pas son aspect normal qu’il a perdu en octobre (mon visage me manque tant!) et la covid qui fait que j’ai les enfants à la maison depuis mars (moment où ma thyroide a commencé à merder) bah c’est hard.

J’ai envie de pleurer souvent. Je jalouse tous ceux qui ont une vie sans maladie. J’envie ceux qui ne souffrent pas, ceux qui sont heureux. Je peste d’être une aussi mauvaise mère, je m’en veux de ne pas avoir la patience. J’ai peur de ne jamais retrouver la personne pleine d’entrain et positive que je suis normalement.

J’ai l’impression de ne rien valoir, d’être bonne pour la poubelle. Je veux vaincre Cerbère, mais je sais que même si ce miracle arrive, y aura toujours quelque chose de cassé en moi. Ce truc qui fait que jamais tu penses sérieusement que la mort rôde. Cette insouciance que je vois dans les rires et les sourires des autres. Que j’aimerais avoir à nouveau. Parce que dans ma tête finalement, j’ai l’impression que le mot “cancer” est écrit en lettres de feu et que même quand j’y pense pas, bah j’y pense quand même.

Et à vrai dire, je crois que j’ai surtout peur que tout ça, ça ne soit pas à cause de mes soucis hormonaux. Je crois que j’ai peur que ça soit juste la nouvelle moi et que je resterais cette personne envieuse, aigrie, en colère et fatiguée pour le reste de mes jours. Et que finalement, mes enfants auront le droit de me détester et de me faire la vie dure parce que je suis responsable de tous leurs malheurs.

Je suis fatiguée de me battre toute la journée avec eux, quoique je fasse et quoique je veuille. J’en ai marre de pas pouvoir faire ce que je veux, que ça soit parce que je suis mère ou parce que je suis malade. Parce que la journée, je peux pas parce que je dois veiller à leurs besoins et à leur sécurité, gérer les cris, les conflits et les crises à se jeter au sol et à taper partout et tout le monde, et le soir, Cerbère me rappelle que je ne suis qu’un jouet entre ses griffes et que je suis trop fatiguée, trop douloureuse et trop épuisée moralement et à côté de la plaque pour réfléchir et me concenter.

J’ai l’impression d’être écartelée à chaque minute qui passe, que je dois faire ci ou ça. Que je dois être ci ou ça. Mais que jamais que n’ai le droit d’être. Je n’ai pas la place. Je dois être maman, je dois m’occuper d’eux, je dois faire à manger. Je dois travailler, je dois aller ici ou là pour me soigner. Je dois maigrir, je dois cesser d’être grosse. Je dois être souriante, je dois cacher que je vais mal. Je dois me battre, je dois changer, je dois évoluer. Je dois prier pour mon salut, je dois croire qu’on me prépare mieux et que tout ça n’est pas vain. Et puis je dois aimer, dorloter, câliner et sécher des larmes. Je dois donner des baisers et calmer des coeurs.

Quand est-ce que j’ai le droit, la place, d’être moi ? D’être fatiguée, d’être malade. D’être en plein sevrage, d’être blessée en dedans ? Quand est-ce que j’ai la place d’être femme, d’être libre ? D’être triste, d’être artiste ? Quand est ce que j’ai le droit d’être en colère, d’être terrorisée ? Quand est-ce que j’ai le droit d’être allongée et de pleurer de toutes mes larmes, de toute ma crainte, de toute ma colère, de toute cette injustice ? Quand est-ce que j’ai le droit d’être cette petite fille que j’ai envie de serrer dans mes bras en lui disant qu’elle a le droit de pleurer, qu’elle a le droit d’avoir peur, qu’elle a le droit de jouer, de courir, de sauter et de rire ? Qu’elle a le droit d’être elle-même et que pleurer ce n’est pas de la faiblesse et que rester stoïque n’est pas être fort ? Qu’être elle-même c’est une victoire, que c’est ça, être fort.

J’étouffe. Je souffre. Même si le corps semble aller mieux. Après deux ans à sourire, à voir le joli, partout, c’est certes devenu une seconde nature, et je le sais, je le sens, le joli est là. Au dehors en tout cas. En dedans c’est tout noir, effrayant. Sauf qu’il me dégueule dessus, que je n’ai plus la force de le cacher derrière le joli rideau coloré du sourire de “je dois”. Parce que les “je dois” tombent et que les “je suis” demande à être écoutés.

Je suis perdue dans cette tornade. Je ne sais plus. Je suis fatiguée, comme une espadrille usée par un été à vivre et à être traînée partout, des plages les plus douces aux montagnes les plus rocailleuses.

Je suis une espadrille.

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